Alors, oui, peut-être faudrait-il se réveiller de ce sommeil long de presque une décade, qui, s'il fut éveil sur d'autres sphères, n'en fut pas moins sommeil journalistique - SOS ! Et quel meilleur moment pour se réveiller qu'un petit matin, bleu clair, sale, s'élevant sans hâte sur les toits dépareillés de la ville ? Mais soyons clair, il ne s'agit pas là du petit matin frais et dynamique du chroniqueur déjà affairé à la lecture des journaux, sous les lentes volutes de café, non, le nôtre, de matin, serait plutôt brumeux et alcoolisé, encore plein de maléfices nocturnes. La barbe s'étire, les clopes fument au bord de cendriers blancs. Pourquoi ce matin-là ? Parce qu'il nous semble être le meilleur promontoire depuis lequel observer la vie. De la techno gicle des baffles, puis c’est la voix grandiose de Thom Yorke, et les yeux encore gonflés de rêves s'attardent aux contours des fenêtres et du ciel pour y entrevoir, enfin, la solution. Voici donc notre petit matin, qui n'est pas aussi éloigné qu'il n'y paraît du grand soir. Ce grand soir qui nous semble, quant à lui, plus loin que jamais. Il a déserté les discours, les sous-sols, les terrains de jeu et les salons gris, il n’est même plus envisageable. Dommage. Le jour est si long, si plat. Un soir, couleurs et flammes, nous aurait fait du bien. Un peu d’emphase et de folie nous manque tant. Je me serre un verre.
Petit matin, donc, oublions provisoirement le grand soir. Car je ne voudrais m’aventurer dans d’improbables esquisses que mon matin étoilé pourrait me conduire à envisager. Oui car la musique tremble ici, et mes mains et le premier soleil, un ami me prend dans ses bras et je serais tenté, on me comprend, de refaire les choses à ma mesure. Mais il est question ici de lancer un S.O.S. mesuré, argumenté, rationnel, comme il plaît à notre cher rédacteur en chef, un appel tranchant. Cherchons. Hm. Le temps passe. Le temps est beau, brusquement, de légères gouttes bleues ornent ma fenêtre. Une révolte – oui, de nombreuses, mais bon – un sujet de fâcherie ? Allez, un effort…
Oh et puis merde, soyons franc, disons-le haut et fort : tout est bien, finalement. Oui, si l’on regarde ici, là, à l’horizon, sous la table, avec sagesse, la sentence tombe, inévitablement : tout est quand même sacrément divertissant. Des rois meurent parfois, des footballeurs lèvent les bras, d’autres les baissent, et on met sur le visage de quelques femmes de ravissants casques pour les protéger des abeilles. Le fabuleux spectacle du monde est offert à tous, en prime-time, en pâture, et c’est beau. Mon voisin est Chilien, petit et sans grâce, le tien est handicapé, le tien est en vacances de noces, et le tien a oublié ses clefs et frappe à la porte mais tu fais semblant de ne pas l’entendre – et chacun s’en va vers sa petite vie de palier, tout est en place. Difficile, cher rédac’ chef, de voir dans ce ballet parfait quelques traces d’injustice, de dérives, le moindre sujet à révolte. Les choses sont, c’est ainsi.
On sent dans l’air de l’époque comme un parfum d’accomplissement. Chacun peut enfin être lui-même, pleinement, et après des siècles d’asservissement de l’homme par l’homme, nous y voilà enfin. Un Noir n’a plus honte d’être noir, une femme assume enfin son statut de femme, les Péruviens assument leur destin de joueur de pipeau, la droite n’a plus honte d’être de droite et la gauche ne cherche plus à essayer d’être de gauche. Nous pouvons enfin être nous-mêmes. Alors soyons-le franchement. Sans hésiter. Prenons exemple sur notre Président, qui est fier d’être ce qu’il est, et il faut quand même le faire. Prenons-nous en main et essayons d’être encore plus idiots, démembrés, foisonnants et violents qu’avant. Et sachons laisser une chance à nos contemporains – qui sait où se cachent les grands de demain ? Pourquoi Florent Pagny ne serait-il pas le nouveau Brel, et Frédéric Beigbeder le nouveau Céline ? Pourquoi Ingrid Bétancourt ne pourrait-elle pas, elle aussi, être elle-même, en toute simplicité, et marcher sous les flashs comme toute femme décomplexée ? Chacun a droit à une seconde chance, le passé n’est pas honteux éternellement.
NY Excuse de Soulwax rugit des baffles, une brusque envie de renverser les vases et de hurler, moi aussi. Un autre verre, plutôt.
Non, tout est bien, vraiment. Regardez, même les boiteux claudiquent un peu moins ces temps-ci. C’est net. Le réchauffement climatique a dû faire du bien à leurs articulations. La semaine dernière, les mariages entre wallons et flamands ont repris leur ascension. Tout cela va dans le bon sens. Pourtant, comme toujours, certains persistent à râler. J’entends, par là, que tout serait profondément troublé, que les valeurs seraient renversées, les fondements sapés. Arrêtez, ça m’excite. Les barrières entre les genres seraient par trop franchies, où se situent le domaine privé, le domaine public, le réel, le fictif ? - l’omniprésente image, encore elle, a semé le trouble. Nous voilà dans l’ère de l’imposture. Ah oui ? Eh bien, c’est parfait ! Les faussaires, les roublards, les imposteurs nous ont toujours plus attirés que les autres. Les autres nous ennuient. Mélangeons les genres, les sphères, les crèmes, les sexes, les verres, mélangez, tout cela est d’un ennui. Pourquoi faudrait-il toujours choisir ? Réalité ou fiction, lard ou cochon, sérieux ou dérision, Naples ou Venise, carton-pâte ou sainte vérité ? Faites-moi un prix et je prends tout.
Les grands, eux, ne choisissent pas. Ils passent allégrement d’un état, d’un genre à l’autre et tout est là, justement. Lynch a bien d’autres choses à faire que de clarifier (?) ses œuvres et Tarantino mêle si bien premier et cinquième niveau de lecture qu’il est autant adulé du teenager en Reebok que du cinéphile des Cahiers. Vous me direz – vous n’êtes pas si con – que ce sont là des artistes et que là se situe, précisément, leur travail. Ne dites pas de gros mot. En politique, en affaires, il en va autrement. On ne peut jouer, dans ces domaines, avec les gens. Oh ! Vous êtes bien pointilleux. Un peu de mise en scène n’a jamais fait de mal à personne. Et mettre en scène sa propre vie est la principale activité de l’homme depuis qu’il s’est relevé pour transformer ses pattes avant en bras. Mais encore faut-il savoir s’y prendre et faire les choses avec talent. Glisser un peu de mythe dans nos pâles existences est une élémentaire manière d’y survivre. Faites-le vous-mêmes ou laissez les autres, les circonstances vous forger une carrure pour l’histoire, optez pour Rimbaud ou Kennedy, Van Gogh, Cendrars ou De Gaulle, et nul ne vous en voudra d’avoir opté pour la falsification, le mythe ou même la mort, à condition de le faire avec finesse. Malheureusement la grâce n’est pas à portée de tous. Une Rollex n’a jamais aidé à entrer dans l’histoire. Faites preuve de bon goût. Emmenez votre petite amie à Eurodisney, faites-la vibrer. Soignez votre look, faites-vous trisexuel, soyez dans l’air du temps. Travaillez votre postérité. Et apprenez le geste racé, le doigté. Il y en a qui vont jusqu’à se pendre avec grâce. Tout est là.
Matin bleu, file-moi une clope. Pourquoi y a-t-il toujours des râleurs qui viennent se glisser dans mon havre matinal pour en briser le charme ? Nouvelle voix grincheuse dans le journal de la veille qui nous ressasse l’idée déjà vieille d’une littérature exsangue, qui, en phase avec notre société compartimentée, serait en danger d’assèchement à cause de cette tendance lourde, vulgaire : l’autofiction, ou appelez ça comme vous voulez. Certes. Angot donne la nausée et Dustan le mal de mer – oups, il vient de mourir, je retire. On ne touche pas aux morts. Certains peinent, donc, mais avec un peu de talent, on y arrive, les amis : comme souvent depuis le début du 20e siècle, lorsque les écrivains américains s’y mettent et bien ils s’y mettent. En l’occurrence, Bret Easton Ellis rédige en 2005 et en passant un livre de transition où il met en scène le Bret Easton Ellis que l’on connaît, écrivain à succès et cocaïnomane, brusquement confronté à ses démons dans sa nouvelle maison légèrement hantée. Eh bien Lunar Park est loin d’être une œuvre repliée sur elle-même, c’est une ouverture sur l’abîme intérieur, c’est un bijou d’humour. N’est donc pas en cause le genre, l’orientation littéraire, mais seulement le manque de talent – ce qui représente, convenons-en, beaucoup.
Peu importe ce que vous faites, mais faites-le avec talent. Adoptez des enfants tchadiens, fabriquez des V2, faites-vous exploser dans un bus scolaire, plantez des arbres, volez votre voisine, peignez votre voisine, baisez votre voisine, mais avec tact. Et tout passe.
Non, vraiment, il suffit de peu de choses : la présence, par exemple, d’un BHL dans vos colonnes suffit à illuminer votre journée. Je descends acheter le journal – je suis un grand professionnel – et j’apprends, avec tristesse, la mort de l’Iranienne Benazir Bhutto. Gouttes carmin sur mon matin. Heureusement, Bernard-Henri vient se glisser dans les colonnes de son Libération, qu’en nanti trotskiste il aide financièrement, et c’est un vent de fraîcheur qui les parcourt. On a eu beau le caricaturer sans fin, le triturer, l’essorer, il demeure, statue altière, d’une inébranlable vigueur. Quand il se fait héraut des libertés, sa plume fait mouche : « Ils ont tué un Juif avec Daniel Pearl. [retour à la ligne, recherche de rythme] Ils ont tué un musulman modéré, un lettré, un esprit libre, avec le commandement Massoud. [retour à la ligne, on retient son souffle] Ils ont tenté, avec Salman Rushdie, de tuer, pendant des années, un homme qui osait dire qu’être homme, c’est aussi, parfois, choisir de choisir son destin. [retour à la ligne, on manque de s’asphyxier] Eh bien, avec BB, Benazir Bhutto, ils ont tué un peu tout cela ; mais ils ont aussi tué une femme, ils ont éteint cette intolérable provocation qu’était l’éclat de ce visage montré, juste montré, exposé dans sa nudité sans défense et magnifiquement éloquente. » Il faudrait tout citer, bien sûr, car cela court ainsi sur une page. Quel rythme rebondi, quelle emphase, quel art de la virgule ! Et ce « choisir de choisir », d’une force ! Les rues du 6e arrondissement en tremblent encore. Le monde sombre, les hommes meurent, les libertés sont bafouées, heureusement BHL est là pour sauver ce qui peut encore être sauvé et nous offrir, en passant, un doux moment de bonheur.
Merde, la matinée est déjà bien entamée, mes yeux tournent dans le vide. J’ai besoin d’un remontant. Mon programme d’action s’est lentement évaporé dans l’air vicié : j’avais prévu d’évoquer le Darfour, la hausse des taux d’intérêt, la mort de Julien Gracq et les mixes de Justice, le tout mêlé dans une subtile analyse de l’état du monde, mais le matin oublie tout. Il est bleu, il est rose, il est lui-même, entier, et ne se laisse aller qu’à ses propres penchants. C’est ainsi. Inutile de le contrarier. Il mêle, lui aussi, le rêve des toits et les rideaux sales, les pantoufles et les nues, dans un mouvement unique, avec un doigté sans défaut. Je lève mon verre à sa santé. Comme lui je renais, neuf, essoré.